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JFB
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« le: 28-11-2007 - 22:26:59 » |
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La leçon de Clément.
Le vieux Clément, c’était un personnage… Ancien bûcheron, bien conservé, il ne faisait pas son âge. Dans les 80 ans, tout de même. L’homme parlait peu. Toujours en occitan bien sûr, et jamais pour rien. C’était un dur, très dur. Je l’ai vu maintes fois en marcel par –5°C pelleter la neige devant sa porte… « Mais vous êtes fou, Clément, vous allez attraper la mort, par un froid pareil ! » A ces précieux conseils, il répondait toujours : « grumblrjkmvrz !», ce qui devait vouloir signifier « si ma tante avait des roues, ça serait un omnibus » à condition d’articuler… En d’autres termes, il valait mieux s’occuper de ses oignons. Le hasard de la vie a fait qu’il était dans le même régiment que le père d’Ursule, ce dernier n’ayant pas eu autant de chance que lui… 8 ou 9 citations au feu, qu’il avait eu, le père Clément ! Croix de guerre, légion d’honneur, et tout le taratatadzimboum. En 1916, il avait eu 4 jours de permission pour se marier. Quand il est retourné au front, on l’a changé de compagnie. La sienne n’existait plus ! Je pense qu’un être humain ne peut pas rester insensible à ce genre de choses. Donc, peut-être était-ce pour ça que Clément était si renfermé sur lui même ? Lorsque mon grand–père lui avait demandé ce qu’il pouvait bien faire chez lui, tout seul le soir, il lui avait répondu : -Ieu, agacha le fuòc. (Moi, je regarde le feu) Intéressante occupation… Vous me direz, qu’il y a toujours quelque-chose à faire. Un livre, par exemple. Mais encore faut-il savoir lire ! Car Clément ne savait pas… Par contre, pour ce qui est de couper de bois, pas de problème. La plus belle pile de bois (et de loin) de tout le village ! Mais à part ça, que pouvait-il bien faire de ses journées ? Curiosité malsaine, ou simple envie de savoir du gamin que j’étais ? A vous de juger. En été, je le voyais rentrer avec un vieux sac de patanes sur le dos. Je le voyais aussi souvent partir en forêt tôt le matin quand j’allais accompagner papé à la pêche. Etrange, mystérieux personnage que ce Clément…
Le hasard fait bien les choses. Une après-midi j’avais voulu, malgré 2 bonnes heures de marche et quelques 650m de dénivelé, suivre le papé dans un pissadou d’altitude. Pissadou complètement insignifiant car moins de 50cm de large, mais littéralement farci de truites ! Le professeur m’enseignait les travaux pratiques de la sauterelle, m’ayant chargé d’une très haute responsabilité, à savoir celle de les attraper et de les placer sur l’hameçon. Un 45 fillette toujours au menu lorsque je plongeais pour dixit « plaquer aux jambes les sauterelles » me rappelant ma première saison de poussin à Lavelanet. C’est qu’il était heureux comme un pape, le penjarol petit-Jeff, avec toutes ces sautarèlas, et surtout, de regarder le papé faire ! C’était un superbe « pestacleu » comme je disais. En effet, je n’arrivais même pas à soulever sa canne. Un engin, un babarot à faire pâlir un 65art ! 5 mètres, qu’elle devait faire. Bambou, et roseau très fin qui composait le scion. A son extrémité, un anneau ligaturé sur lequel était nouée 3 mètres de soie tortue, verte foncée. Le restant en 12/100eme de nylon. Pas de plomb, le papé se plaçait agenouillé à quelques 8 mètres de la rigole, et tac ! 9 coups sur 10, dans le pissadou… Technique de l’arbalète. Essayez, juste pour voir… « L’embêtant, c’est lorsque tu remets les truites à l’eau. Les autres te voient ! Mais ça n’est pas grave, car après cette partie de cache-cache, nous allons en faire une deuxième… Et tu vas voir, penjarol, que ça aussi c’est du pestacleu, comme tu dis ! Suis-moi, nous redescendons en faisant un petit détour. » Diapleu ! Qu’allait donc me montrer le papé ? Les prémices d’un semblant des bribes de l’ombre d’un soupçon de curiosité me titillaient la fibre prémonitoire. De quel pestacleu s’agissait-il ? Nous étions dans la forêt, à présent. « Nous voici arrivés, merdaillon ! Mais le spectacle n’aura lieu que si tu ne fais aucun bruit, sinon, rien ! Compris ? Maintenant, à plat-ventre, c’est bientôt l’heure. -L’heure de quoi, papé ? -Ben du pestacleu ! Et maintenant, chut… » J’y comprenais rien… C’est que c’est long, de rester à plat-ventre comme un impanténé. J’étais mieux avec les sauterelles et les truites, moi ! Quelles furent interminables, ces minutes, à attendre je ne savais quoi… Soudain un bruit. Puis un deuxième… Des pas ! Quelqu’un venait. Le vieux Clément ! Il s’arrêta, posa son bâton, son sac, et s’assit sous un épicéa. Que pouvait-il bien faire ici ? « Esquiròl , esquiròl, » murmura t-il. « Esquiròl , esquiròl… » Vous l’avez compris, l’esquiròl, c’est l’écureuil. Papé me tapa avec son coude, me faisant signe avec le doigt de regarder en haut. Je levais les yeux, mais je ne voyais rien… « Esquiròl , esquiròl, ven aicÃ, ven me veire. » (viens ici, viens me voir) Un léger craquement de branche… Le voilà ! Le voilà , le petit rongeur au pelage de feu, si vif, si agile, qui saute de branche en branche, et qui descend le long de l’arbre, bille en tête vers Clément à une vitesse vertigineuse ! « Ah, es aqui l’esquiròl, et alavetz ? Qu’as fait dempuèi ièr ? (Ah, te voici l’écureuil, et qu’as-tu fait depuis hier ?) Il parlait à l’écureuil ! Celui-ci était posé sur son bras, et mangeait un morceau d’écorce que Clément lui avait donné. J’appris ainsi que les écureuils appréciaient les écorces des résineux, et même les champignons. Vous auriez vu cette fête… Notre esquiròl grignotait, remontait dans l’arbre, revenait sur l’épaule de Clément, repartait… C’était extraordinaire ! Ainsi, le vieux guerrier bûcheron avait un copain, et un chouette, à deux heures de marche du village. Il venait le voir souvent, et le papé le savait ! Mais ce n’était pas tout… L’écureuil parti, Clément reprit son bâton et son sac, et se remit en marche. Une fois hors de vue, nous-nous redressons. « On va le suivre à distance, tu vas voir… » Et la partie de cache-cache continuait. Clément remontait vers le ruisseau d’où nous venions. Qu’allait-il nous faire encore ? Aurait-il apprivoisé un sanglier ? Un crabit ? Un rhinoféroce ? Un… 45 fillette ? Et bien non, point de sanglier, ni de crabit… Mais des truites. Le vieux Clément parlaient aux truites comme à l’écureuil, les prenant délicatement à la main, les remettant à l’eau… Soudain, il commit –à mes yeux- l’irréparable. Il venait de tuer une truite et de la mettre dans son sac… « Arrête-le papé, arrête-le ! C’est interdit ! Il n’a pas le droit ! Conventration ! Euh, non, contrevation ! Et marde ! En prison ! -Moi, verbaliser le vieux Clément ? Mais tu plaisantes ou quoi ? Allez, vient, il va peut-être en prendre une deuxième, mais pas plus. Tu comprendras quand tu seras plus grand. -Mais je suis grand ! C’est interdit ! C’est toi qui me l’a dit ! -Allez, on redescend. Vient, tu comprendras…
Deux ans plus tard, un général vint au village. Un général accompagné de son chauffeur, et de deux soldats, dont un était muni d’un clairon ou d’une trompette, je ne sais plus. C’était pour la sonnerie aux morts, le vieux poilu Clément partait en terre. Ce coup-ci, c’était son heure.
Et moi, je pensais à l’écureuil et aux truites…
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