En ce week-end d’avant ouverture, les souvenirs reviennent.
Cette après-midi là , j’étais ou plutôt ma canne à toc et moi étions au bord du ruisseau de mon enfance, là où j’ai appris à pêcher.
Ca tapait dur, il faisait chaud et pas le moindre vent. Heureusement que le parcours est ombragé. Le temps idéal pour la mouche, quoi !
Quelque chose clochait. Pas la moindre touche, beaucoup de mal à me concentrer, pourtant le niveau de l’eau était correct. Une drôle de sensation, bref il y avait un truc qui n’allait pas... Mais quoi ?
Voilà une bonne heure que je pêche, et toujours capot ! Elles ne sont pas dans les courants, ni dans les trous, encore moins derrière les rochers, peut-être sont elles sur les petites plages, là où l’eau est morte ?
Capot à la mouche par un temps pareil, c’est i-nad-mi-ssible ! A part 2 branches de 5 kg chacune, et 2 fois 5 minutes pour tout remonter, rien piqué ! La bonne vieille malle de chez valise…En bref, le clown du cirque bredouille ! Manquait plus que les éléphants et les trapézistes.
Oui, quelque chose clochait. Il me fallait deux lancers pour un correct, un drôle de stress me crispait, un peu comme l’étudiant avant un examen. Comme si la truite était mon professeur et que ma leçon n’était pas bien apprise. Comme si j’allais être noté…Bourdel de bourdel, ça gazait pas !
Il y avait bien une petite plage 100m plus bas, mais je ne l’avais jamais pêché. L’eau y court très peu, et surtout elle est envahie de ronces, d’orties, et autres végétaux très accueillants.

Capot pour capot, essayons ! Oui, mais comment lancer ou poser sa ligne dans un farnat pareil ?! C’est alors que m’apercevais que le professeur n’était pas la truite, mais mon papé. Il m’avait parlé d’une tactique simple anti-buscaille. Il s’agit d’enrouler la totalité du fil qui sort de la canne autour du scion, de pointer juste au dessus de l’eau, et de faire ensuite tout doucement tourner la canne pour le dérouler, jusqu'à ce que la mouche touche l’eau, le tout sans plomb. C’est fastidieux, mais avec de la patience… C’est ce que je fis. Je ne sais même pas si la mouche a touché l’eau. Un « splatch », une secousse dans la canne, elle y était ! Tant pis pour les ronces et les orties, bille en tête vers le bord de l’eau tel le sanglier de base ! A l’assaut, milledious ! Sauvons la capote par un dix de der bien mérité !
L’obstacle franchi avec les mains à moitié explosées par les épines, notre fario se débattait toujours, mon scion et mon fil bloqués dans une branche. La truite n’étant pas bien grosse, (18cm tout au plus), je pris le fil pour lui sortir la tête de l’eau, et hop dans ma menotte à moi ! Hameçon enlevé, retour dans son élément et l’honneur est sauf !
Oui l’honneur est sauf, mais ça clochait toujours. Je le sentais de plus en plus, je n’étais pas seul… Le berger du pont (lire son histoire gratuitement sur votre forum favori) était encore dans ma mémoire, j’en ai tiré la leçon !
Une voix me fit sursauter…
«Toi, tu es le petit du garrrrrde forrrrrestier de Mérial ! »
En effet, je vis en face une branche remuer, puis deux. Un papi avec un bâton était de l’autre côté, à 5 m en face, il était bien planqué !.
«Toi, tu es le petit du garrrrrrde forrrrrestier de Mérial ! » Répéta t-il.
Fichtre, ni bonjour, ni m….et en plus, il rabacholle, il répépiège comme on dit chez nous.
« Bonjour Monsieur, qu’est ce qui vous fait dire ça ?
-Je t’ai vu faire tourrrrrrner la canne. Il n’y avait qu’un pêcheurrrr ici qui faisait tourrrrrner la canne ! C’était Jean, le garrrrrde forrrrestier ! La raça raceja ! » (on n'échappe pas à la race)
Il traversa le ruisseau lentement en s’appuyant sur son bâton. Je l’observais, il avait au moins 80 ans.
« Vous connaissiez mon grand-père, Monsieur ? » Lui demandais je en ôtant mon béret .
« Tu penses ! » répondit il. Il avait mis sa main derrière ma nuque, et malgré son âge il secouait ma tête affectueusement comme un prunier. Des larmes coulaient de ces yeux, comme celles des personnes âgées qui ont de la conjonctivite. Mais lorsqu‘il répéta « La raça raceja pitchou ! » en secouant à nouveau ma tête de toutes ses forces, je compris…
Je compris que ce papi était heureux de me voir, de voir que les jeunes partis pour leur travail reviennent au pays, et essayent de refaire ce que les anciens leur ont montré, heureux de voir que tout ne fout pas le camp, et surtout…heureux de revoir un pêcheur tourner lentement sa canne comme son copain mon grand-père devait le faire autrefois, lui rappelant le souvenir du temps. Ce temps qui coule irrémédiablement, comme l’eau…Et puisse le bon St Pierre qui les a rappelé à tous les deux, leur faire toujours tourner la canne !