Une histoire qui ne parle ni de pêche, ni de chasse, mais des Pyrénées… Des Pyrénées Ariégeoises, plus précisément.
Non loin de Montségur, nos anciens en parlaient. Non pas comme une légende, mais comme une histoire, car Rosalie a réellement existé.
On l’appelait la Rosalie des chèvres… Voici pourquoi.
Rosalie était née à la fin du XIXeme siècle dans un hameau ariégeois, certainement aux alentours d’Aulus.
Elle ne connaissait que l’occitan comme langue, qui était celle que sa famille avait toujours parlé, car ayant peu fréquenté l’école.
En Juillet 1914, Rosalie fit un voyage. Oh, pas très loin, au pied du massif de tabe, dominé par le pic de Soularac et le Saint Barthélémy, massif avancé des Pyrénées ariégeoises formant une barrière naturelle entre la vallée d’olmes, le pays de sault, et la vallée de la haute ariège. Elle avait fait la connaissance de François, son mari, qui y avait sa maison et sa famille.
Le matin en ouvrant les volets de sa chambre, elle pouvait apercevoir une montagne vertigineuse, montant droit vers le ciel, et tout là-haut sur le sommet, un château. C’était Montségur. Rosalie ignorait l’histoire de ce haut-lieu.
Moins d’un mois plus tard, l’ordre de mobilisation générale fut affiché dans tous les villages. Le François du prendre le train à Foix pour gagner son affectation à Toulouse, et monter vers le nord.
Il ne revint jamais. Quelque temps après, il tombait comme a écrit Pagnol « dans une terre qu’il ne connaissait pas. » Rosalie se retrouvait ainsi veuve, bien peu de temps après son mariage.
Dans le hameau, la vie continuait comme avant. Les parents de François, sans le montrer, nourrissaient une terrible peine. La mère profitait de la pâture des bêtes, pour en cachette laisser s’échapper quelques larmes qu’elle essuyait bien vite pour reparaître devant son mari et Rosalie.
La veuve continua sa tâche au sein de sa belle famille. Travail des champs, l’étable, le jardin, la basse-cour… Toujours avec vaillance, et même avec bravoure.
Et les années passèrent. Les beaux-parents se firent vieux, elle les soigna tout naturellement du mieux possible, jusqu’à leur mort, jusqu’à ce qu’elle reste toute seule dans cette grande maison. De François, il ne lui restait comme souvenir qu’une photo de fantassin surmonté de lauriers…
Encore beaucoup de temps passa. Rosalie vendit ses vaches, ses champs et ses prés et se contenta de son petit jardin à cultiver et de ses chèvres, au nombre de sept., qu’elle allait garder tous les jours, sauf les mauvaises journées d’hiver.
Autant que je puisse me rappeler ce que m’ont raconté les anciens, chaque chèvre avait un prénom. Il y avait polida la plus jolie, truffleta la plus imprévisible, valenta la plus vaillante, manhaca la plus gentille, ferotja la plus peureuse, mirgueta la plus petite, et cabrilha qui en occitan est une jolie petite chèvre.
Et l’on voyait souvent notre bergère et son petit troupeau de chèvres sur les pentes de Montségur, dans le ravin de Serrelongue. De nombreux touristes venant visiter le château discutaient avec elle, ainsi que les autochtones ariégeois.
Rosalie était toujours souriante. Dans la vallée, à Fougax, Montferrier, et en Pays de Sault on disait : « Tiens, j’ai rencontré une chevrière au milieu de son petit troupeau…
-Mais alors, mais oui, c’est la Rosalie des chèvres que tu as rencontré ! »
Toujours avenante la Rosalie, malgré la vie qui ne lui a pas fait de cadeau.
Mais ce que le gens ne savaient pas, c’est que Rosalie avait en elle un grand secret… Et ce secret, personne ne le saurait. Elle était certaine que François n’était pas mort à la guerre, mais qu’il vivait là-haut, sur le pog de Montségur.
Pourtant, ce château est très visité… Mais personne ne pouvait le voir, car François était dans une sorte de souterrain, dont l’entrée était bien cachée.
Pauvre Rosalie ! Le fait de n’avoir connu son mari qu’une quinzaine de jours…
A l’époque, elle aurait pu refaire sa vie, mais cette idée ne lui avait pas traversée l’esprit un seul instant.
Alors peu à peu, dans cette grande maison déserte, elle s’est mise à aimer un fantôme. C’était François, dont elle n’avait qu’une photo pour se rappeler le visage. Il était devenu réel, avec sa capote de soldat et son calot, et il vivait là-haut !
Rosalie allait tard le soir avec ses chèvres à sa rencontre... Et elle le retrouvait à chaque fois, avec sa tenue de militaire… Elle lui parlait tendrement en occitan : « Et alavetz François, ne languisses pas ? Ne volis pas vendre a l’oustal ? »
Mais son mari lui répondait : « Mais tu sais bien que je suis mort, c’est la guerre qui m’a tué. Il n’y a qu’ici que je vis, parce que ce n’est pas un lieu comme les autres. »
Rosalie comprenait : « Donc, c’est moi qui viendrai jusqu’à toi ! »
Et elle y retourna, pendant des années, à chaque fois que dans son esprit, un signe, un appel lui venait. En fait, elle vivait dans deux mondes : Celui de la réalité, de ses chèvres, son jardin, et des gens qui venaient voir Montségur, mais toujours attirée par le pog, là où François vivait…
Un jour, un touriste lui fit voir un livre dont le titre était : « Le secret de Montségur » Elle faillit lui répondre : « C’est le mien, de secret, le seul, le vrai ! » Heureusement, elle se tut !
Un 17 Mars, au petit matin, des jeunes randonneurs avec sacs à dos gravissaient le sentier de Montségur. Ils virent des chèvres en train de brouter l’herbe rase au bord du sentier. Ils voulurent les caresser. Truffleta se cabra, menaçante…
Des chèvres abandonnées ? A une heure si matinale ? Où était donc le propriétaire ?
Les jeunes appelèrent, et n’eurent que l’écho pour réponse. Il faisait froid, la neige était un peu tombée pendant la précédente soirée du 16. Peut-être était-elle tombée aussi un autre 16 Mars, vous savez, un 16 Mars 1244, sans pouvoir éteindre un immense brasier humain sur le « prat dels cremats » en bas du sentier, sentier que Rosalie avait tant parcouru sans toutefois en connaître l’histoire ?
Un des jeunes aperçut un tas de vêtement plus bas, sur un rocher…
C’était Rosalie. La veille, un 16 Mars donc, -jour anniversaire d’un très grand crime de notre histoire, où un peu plus de 200 cathares furent brûlés vifs- Rosalie avait amené ses chèvres, et répondu à l’appel de François son bien-aimé, à l’appel de Montségur, à l’appel de la montagne…
Ses pieds avaient glissé sur la neige fraîche. Rosalie était morte là, aussi simplement qu’elle avait vécu. Comme les cathares, sur le chemin de leur dernier rendez-vous…
On l’appelait la Rosalie des chèvres.
